Pourquoi Hamlet parle de « caviary to the general »
Dans Hamlet, le caviar désigne une pièce que son public n’a pas su apprécier. Une brève métaphore culinaire pose une question : qui décide du bon goût ?
Le caviar fait une brève apparition dans Hamlet, mais personne n’ouvre de boîte. Le prince parle à un comédien d’une pièce qu’il se souvient avoir admirée. Elle n’avait pas plu au grand public. Il l’explique par une métaphore culinaire : « ’twas caviary to the general ».
Ces quelques mots font entrer la table de caviar au théâtre. Ils laissent aussi une question en suspens : lorsque les autres n’aiment pas ce que vous admirez, le problème vient-il de leur goût ou de votre certitude ?
Un mets dans une discussion sur le théâtre
La réplique figure à l’acte 2, scène 2, après l’arrivée des comédiens à Elseneur. Hamlet demande un passage qu’il a déjà entendu et fait l’éloge de la pièce dont il est tiré. Le texte de la Folger Shakespeare Library conserve la graphie caviary. Ici, the general désigne le grand public. Hamlet oppose ce public à lui-même et à d’autres juges dont il respecte l’opinion. Lire la scène dans l’édition Folger.
La métaphore rapproche l’appréciation d’une œuvre du palais : la même proposition peut ravir une personne et en laisser une autre indifférente. Collins répertorie toujours caviar to the general comme une expression désignant une chose qui plaît à un goût particulièrement cultivé, en renvoyant à cette scène. Consulter l’entrée du dictionnaire.
Cette définition restitue le compliment adressé à l’œuvre. Elle permet aussi d’entendre celui que le locuteur s’adresse à lui-même. Hamlet se range parmi ceux qui reconnaissent ce qui échappe à la foule. À voix haute, la formule peut paraître admirative, impatiente ou assez satisfaite de sa propre finesse. Ce sont des possibilités offertes par le texte, pas une consigne imposée à toutes les interprétations.
Le vocabulaire culinaire continue
Le caviar appartient à un fil culinaire plus long. Hamlet demande d’abord aux comédiens un « taste », un aperçu de leur talent formulé comme une dégustation. Il décrit ensuite les scènes de la pièce comme « well digested », puis rappelle un éloge de son écriture, sans « sallets » ajoutées pour la rendre « savory ». Ces mots rapprochent la création et le jugement théâtral de la préparation et de la dégustation des aliments. Lire le passage qui entoure la réplique.
C’est une manière parlante d’évoquer le travail artistique. Un plat possède des ingrédients, une composition et des proportions ; une pièce, une langue, des scènes et un rythme. La comparaison donne à un jugement abstrait une dimension presque sensible. Il n’est pas nécessaire de partager l’avis de Hamlet pour comprendre le plaisir de trouver excellent ce que ses compagnons n’apprécient pas.
La scène fait ensuite apparaître ce désaccord sous nos yeux. Pendant le passage demandé, Polonius se plaint de sa longueur, tandis que Hamlet souhaite que le comédien poursuive. Les appétits divergents du public deviennent visibles au sein même de la représentation.
Ce que la réplique permet de dire
Pour l’histoire du caviar, le témoignage utile est précis : Shakespeare donne à un personnage le nom de cet aliment pour parler d’une appréciation sélective. Le passage associe littérairement le caviar au discernement du goût. Il ne fournit ni prix, ni espèce, ni fournisseur, ni conseil de service. Il ne prouve pas que Shakespeare en mangeait, ni que tous ses contemporains le détestaient.
Respecter cette limite rend le détail plus intéressant. Un récit familier sur le luxe peut devenir une réflexion sur le jugement : avec quelle facilité nos préférences deviennent une mesure des autres. La plaisanterie fonctionne encore lorsqu’on défend un livre, un film ou un dîner impopulaire en affirmant que son public n’a simplement pas su le comprendre.
La place du caviar est ici brève, mais mémorable. Il offre à Hamlet une formule pour exprimer l’écart entre le ravissement et l’indifférence, un écart que toute table partagée peut révéler.
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